Dans une spéculaire prose poétique et méditative sur le thème du « moment », l’écrivain Victor Ségalen commentait la distance conditionnant toute prise de conscience face à l’incertain et l’instable en ces termes : « Ce que je sais d’aujourd’hui, en hâte je l’impose à ta surface, [...] Sans autre pli, que la moire de tes veines : sans recul, hors l’écart de mes yeux pour te bien lire ; sans profondeur, hormis l’incuse nécessaire à tes creux. Qu’ainsi, rejeté de moi, ceci, que Je sais d’aujourd’hui, si franc, si fécond et si clair, me toise, et m’épaule à jamais sans défaillance ». L’incuse nécessaire ? Si le vocabulaire de la numismatique surgit ici dans le champ poétique, c’est pour rappeler que toute face a un revers, mais aussi et surtout, qu’à l’origine, ce qui « ressort » répond à ce qui a été « imposé », « frappé » en creux d’un autre côté.

Autrement-dit, il y a toujours quelque chose qui, dans la forme, et donc dans le sens, échappe... Sur ce plan-là, toute l’ambition – paradoxale ! – de la photographie est, pour tenter d’appréhender ce qui fuit, (s’)échappe, d’interroger mouvance et profondeur par l’arrêt et la surface : la photographie doit en effet se contenter de réduire à une face visible une complexité invisible.

Le monde est ainsi une pièce qui tournoie en permanence pour ne jamais retomber, une pièce que la photographie est réduite à faire retomber, par l’artifice artistique, à pile ou face pour pouvoir arrêter, le temps d’un cliché, un point de vue (quelle que soit sa nature : esthétique, philosophique, moral, social). La photographie a donc toujours quelque chose du jeu - plus ou moins contrôlé... - avec le hasard, puisque le moment incertain du pile ou face dans lequel se disent photographiquement les choses peut être réduit à la rencontre entre la contingence du monde et l’intelligence de l’oeil ou de l’esprit qui construit, d’une manière ou d’une autre, toute image.

Alors, pile ou face ?

Et parce qu’elle est cela, un choix inexorable (même lorsque le photographe choisit de ne pas choisir en laissant toute la place au hasard) fait dans un flux inexorable, la photographie s’intéresse assez naturellement aux stigmates qui marquent l’espace temps de toute transition et de la bascule dans l’autre chose : indices du déséquilibre, icônes des contrastes anciens et nouveaux, symboles des métamorphoses à l’oeuvre, symptômes des ruptures brutales mais aussi des mouvements de fond, tout est matière à essayer de saisir de quel côté a basculé ou va basculer le monde, ses sociétés et tous leurs artefacts... Sylvain Lagarde

Infos pratiques

PHOTOfolies 2017

Du samedi 07 octobre 2017 au dimanche 29 octobre 2017

Gratuit